vendredi 22 décembre 2006

LES COULEURS DE LA NUIT - CHAPITRE 1

Gris anthracite: la pluie




Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong

Minuit. La mi-temps. En longues vibrations concentriques, le tympan de bronze du gros bourdon bicentenaire résonne encore de sa litanie rituelle. Suspendu au campanile de fer forgé du clocher, il veille en sentinelle zélée sur le petit port assoupi. Des bourrasques de pluie chaude balaient les quais déserts et font chanter en un concert improvisé les drisses des voiliers amarrés. Le staccato métallique des élingues le dispute au sostenuto de forge d'un sirocco parfumé qui se plaît à agiter les coques de noix comme autant de bouchons sur le plan d'eau irisé de la darse. Quelques pointus polychromes caparaçonnés de filets de pêche tirent nerveusement sur leur bout d'amarrage en une vaine tentative de gagner le large et de renouer, par leur étrave, avec le labourage fécond et rythmé de cette mer nourricière qui les affole.

C'est une de ces nuits d'Avril où le temps hésite encore entre s'accrocher à l'hiver pour prouver son pouvoir tyrannique ou s'offrir, magnanime, à la tiédeur débonnaire du printemps. Un de ces moments magiques entre chien et loup, entre sucré et amer, entre douillet et glacial, entre yin et yang, un de ces instants qu'on croirait comme suspendus entre parenthèses d'éternité, où le coeur de l'Homme frissonne et s'abandonne à la mélancolie de la poésie.

L'Homme est là précisément. Silencieux, respectueux, debout derrière la seule fenêtre allumée du village. Une bonne fille de fenêtre à carreaux de plomb, battue par des rafales de gouttes tièdes qui y font ruisseler de petites traînées de sable rouge venu des côtes africaines, là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, transporté par ce vent du Sud qui se joue des frontières dérisoires des hommes.

L'Homme est là sans y être. Ses yeux aigue-marine fixent vaguement un point imaginaire au -delà des rigoles ocres qui brouillent sa vue. Le tracé lancinant des filets d'eau désordonnés cherchant leur chemin sur la vitre vers cette terre qui les absorbera goulûment avant de les rendre à l'éther sous forme de rosée matinale le plonge dans une douce rêverie. Son esprit court avec le vent, là-haut, ectoplasme de brume qui caracole fougueusement sur les nuages échevelés, pique sur la digue de roches, effectue une ressource acrobatique en rugissant, martèle furieusement le pont d'une vieille goélette brinquebalante avant de caresser la frange d'écume des vagues et d'y mourir en un dernier baiser comme pour se faire pardonner.

Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong Dong

Les douze coups asthmatiques de la vieille horloge normande valétudinaire le ramènent à la réalité. Ce décalage permanent avec le bourdon de l'église fait naître un sourire amusé sur ses lèvres. Cette approximation dans la mesure du temps qui s'écoule lui apparaît comme un à-peu-près de génie. Un pied de nez effronté à l'orgueil des hommes qui ont voulu, avec leurs horloges atomiques, leurs oscillations de quartz et leurs étalons de nano-secondes, maîtriser le facteur le moins maîtrisable, le temps. Toujours ce vieux rêve prométhéen de régenter le monde. Dérisoire tentative d'asservissement, révélatrice de la psychose engendrée chez l'homme par ce qui lui apparaît comme l'inéluctable sablier le poussant vers la mort.
Quelle meilleure façon pourtant, pour le maîtriser, que d'en nier par instants la fuite pour mieux s'approprier des instants d'éternité complice ?

Il aimait ce travail de nuit pour la possibilité qui lui était ainsi offerte de s'affranchir du despotisme de la montre , succédané moderne des bracelets d'esclaves antiques dont l'homme a désormais librement consenti à se ceindre.
"Veilleur de nuit, le gardien du temps" prononce-t-il à mi-voix en souriant, séduit par cet aphorisme définitif.

DOOOOOooooooooooooooong DOOOOOooooooooooooooong

Quelqu'un attend à la porte d'entrée de la vieille auberge. Il se félicite d'avoir remplacé la veille le timbre vrillant et agressif de la sonnette électrique d'origine par une invention new-age de son cru: le scellement dans la maçonnerie du porche d'un gong bouddhiste, petite coupelle de bronze dont les adeptes en prières sollicitent les vibrations harmonieuses pour accompagner leurs mélopées vers le ciel. Il trouvait à ces résonances colorées des accents à la fois sereins et jubilatoires et restait empreint d'une respectueuse fascination pour le savoir-faire de l'artisan qui avait su façonner le métal en fusion au point de le faire chanter.

DOOOOOooooooooooooooong

Le client s'impatiente. Encore une victime expiatoire de Chronos, ce dieu du temps exigeant et dévorant.
Il ouvre la porte au candidat à l'infarctus, l'hôte de la chambre 5, un quinquagénaire dédaigneux qui s'efface pour laisser entrer sa jeune femme dont il accuse à peine le double de l'âge, une lolita perverse à la bouche gourmande.
Pour la seconde fois de la soirée, après leur avoir indiqué quelques heures auparavant les coordonnées du meilleur écailler du port, une fulgurante décharge d'adrénaline parcourt ses reins.
Précédée d'une arrogante paire de seins outrageusement moulée dans une mini-combinaison de latex, elle le frôle en le gratifiant d'une oeillade appuyée. Nimbée d'une effluve de fragrances capiteuses, aux senteurs de musc et d'ambre mêlées, lourdes de promesses, elle se met à gravir lentement les marches d'escalier en ondulant des hanches avec une provocation étudiée.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants
et d'autres corrompus, riches et triomphants ...

Hypnotisé par cette démarche chaloupée qui exprime l'art consommé avec lequel, depuis plus de 5000 ans, les courtisanes cyniques s'attachent les mâles dits dominants, il lui revient en mémoire-flash la voix éraillée d'Higelin accroché à son piano en dérive dans un bar de la citadelle de Calvi une nuit d'été:
" ces petits culs voluptueux
qui vous attrapent par les yeux
pour mieux vous passer les menottes."

"Ma clé, je vous prie! " assène, glacial, le mari, dont la sécheresse sonne comme un aveu de résignation, geôlier sans illusions de la belle salope. Beaucoup de femmes mariées apparaissaient décidément à l'Homme comme des hétaïres légales qui exerçaient leur douteux commerce sous la double onction hypocrite et complice du Code civil et de l'Evangile.

Plus troublé par la sulfureuse apparition qu'il n'eût bien voulu l'admettre, il se met à arpenter lentement la pièce qui fleure bon la cire et la lavande, avec la nonchalante langueur de ceux dont l'élégance est intérieure et cette démarche assurée qui trahit la quarantaine bien intégrée.
Ses longs doigts aux ongles soignés épousent maintenant avec reconnaissance les courbes du petit autel bénédictin acquis l'an passé par le propriétaire des lieux à la brocante de l'Isle-sur-la Sorgue et qui baigne désormais dans le clair obscur profane du salon. Il éprouve une tendresse particulière pour la dévotion absolue avec laquelle l'artiste a affublé la sobre statue de noyer polychrome de ce Saint Eloi aux yeux vides d'un panthéon de colonnes torses ouvragées surmontées de pompeux pilastres corinthiens.
Comment une religion fondée à l'origine sur le dépouillement, le renoncement et l'illumination mystique dictés par le désert dont elle était issue avait-elle pu à ce point perdre son âme dans une débauche tarabiscotée d'ornements, de dorures et de décorum somptuaire, clone caricatural du paganisme qu'elle était censée combattre ? Comment ces 10 commandements limpides, se concevant bien car s'énonçant clairement, avaient-ils pu se pervertir dans des milliers de textes, d'exégèses, de bulles pontificales, de gloses contradictoires sous la plume de clercs orgueilleux et de docteurs en droit canon, véritables technocrates de la spiritualité qui avaient eu l'indécence de substituer leur cerveau à leur coeur, tentant vainement d'enchaîner par l'intellect ce qui eut dû s'envoler par l'esprit ? Il ne pouvait s'empêcher de ressentir un sourd malaise face à ce qui lui apparaissait d'évidence comme un gigantesque complot des médiocres cherchant à noyer le poisson de la simplicité révélée et à manipuler des masses dévotes au profit de stricts intérêts temporels.

Cette pensée le ramène vers le bureau. Il s'y assied, respire profondément, effleure délicatement le clavier de son ordinateur, fidèle compagnon de veille, fixe l'écran bleuté sur lequel s'affichent en scintillant les derniers mots saisis quelques instants auparavant et se laisse à nouveau emporter par l'ivresse de l'écriture.

Les mots se donnent sous ses doigts gourmands. Le droit au repentir qu'autorise un logiciel de traitement de texte le fascine et le terrifie à la fois. Fascination pour ce cadeau qui lui est offert de peaufiner, de ciseler, d'épurer sa pensée en temps réel, sans effort. Terreur pour la fugacité d'existence de ces phrases qui se créent, s'attouchent, s'entrelacent et se séparent en une ronde folle, constructions éphémères dont l'existence est suspendue à la seule pression d'un index ingrat sur la touche "Effacer", aussitôt remplacées par des successeurs triomphants au destin tout aussi incertain...

Dong!

Une heure du matin! Cela fait déjà près d'une heure qu'il se livre à ce cyber-échange. Il s'en trouve épuisé.

Le doigt est gourd, le cerveau vrillé. Il réalise que ce dialogue obsessionnel avec une machine ne supportant que des commandes et des instructions précises, au fur et à mesure de l'adoption de logiciels plus gourmands et sophistiqués, l'amène à un niveau d'exigence toujours plus haut. Cette inter activité sollicite ses neurones de façon croissante. Stimulante au début, elle se révèle de plus en plus contraignante et une osmose perverse s'opère petit à petit entre le robot et lui. Assimilation totale entre son cerveau et un disque dur, plus ou moins engorgé; entre ses souvenirs et des fichiers, plus ou moins accessibles; entre son corps même, disque-mémoire périphérique dont les émotions stockées réapparaissent au gré de sollicitations des cinq sens.
Se sentant lui-même saturé d'informations parasites, il se prend de sympathie soudaine pour tous ses contemporains soumis aux risques de surchauffe cérébrale dans cette surenchère échangiste avec l'ordinateur, et à leur conséquence ultime, non pas un banal court-circuit, mais une dépression nerveuse sans appel.
Sans compter les avatars schizophrènes des "screen-agers", ces adolescents se projetant jusqu'à la fusion-absorption dans l'univers virtuel des nouveaux jeux d'arcade.

Besoin d'images, de sons, désoeuvrement...
Sa main tâtonne, se saisit avidement de la clé des songes en conserve, petite télécommande ergonomique de polycarbonate anthracite. Un deuxième écran, en 16/9 celui-là, bleuit au salon, fenêtre hypnotique vomissant par satellite à jet continu son concentré instantané d'humanité, parfois grave, souvent absurde, toujours inachevé.

ZAP!

Embouteillages monstres aux issues de la quasi-totalité des métropoles occidentales. Ce flux croissant d' échanges autoroutiers qui a réellement assuré la prospérité de la civilisation contemporaine par son transfert de savoir-faire, de valeur ajoutée et de marchés lui apparaît tout à coup comme une lente condamnation à mort si aucune mesure sérieuse n'est prise. Il voit dans ces véhicules filant sur les voies expresses des globules rouges charriant l'oxygène des poumons aux membres et aux organes, facteurs de vitalité. Puis bloqués dans les embouteillages, chargés d'acide lactique, comme autant de vecteurs de nécrose, asphyxiant ceux-là même qu'ils étaient venus nourrir.

ZAP!

Fraîchement élu, un leader politique interchangeable, pléonasme révélateur, clone aseptisé d'une énarchie conquérante, félicite mollement les téléspectateurs de la justesse de leur choix, tandis que son regard trahit la passion immodérée du pouvoir et l'aptitude à toutes les compromissions pour le conserver. Dents blanches et incisives aiguisées. Le décalage entre ce théâtre d'ombres à la Platon qu'est devenu le Palais-Bourbon, aveuglé d'intrigues florentines et partisanes et les attentes de ses concitoyens lui apparaît tout à coup à ce point abyssal qu'il confine au sublime. Tandis que, sur le plateau, l'impétrant annône une réponse préfabriquée en réponse à la question téléguidée d'une journaliste aux ordres, il réalise que l'électeur pénétrant dans un isoloir ne lui est jamais apparu à ce point comme "un crocodile entrant dans une maroquinerie" selon le mot du regretté Coluche.
Fatigué de cette lucidité qui lui fait dorénavant décoder systématiquement les non-dits et les sous-entendus, il étreint au hasard la télécommande salvatrice.

ZAP!

Un soap-opéra américain met en scène une blonde peroxydée et permanentée, morphée au silicone, étreignant en geignant la photo d'un acteur au sourire stéréotypé de l'Actoria Studio. Dents blanches et jeu convenu.
"Je t'aime!" sanglote-t-elle. "Aime-moi" traduit-il en pensée.
"Tu me plais!" susurre-t-elle. "L'image que tu me renvoies de moi gratifie mon ego" corrige-t-il en lui-même.
Le malentendu a décidément la vie dure. Trop, c'est trop.

ZAP! ZAP! ZAP!

Télé-achats au consumérisme boulimique, sitcoms tiédasses, compétitions sportives abrutissantes, talk-show névrotiques, jeux débilitants, séries B amorties 20 fois , publicités désobligeantes pour incontinents . Dents blanches et cerveaux lents, terrorisme de la forme au détriment du fond, victoire déloyale du paraître sur l'être...
Il craque, actionne rageusement le bouton rouge. Aliénation, abrutissement, hypnose, panem et circenses. Le téléspectateur approuve, oublie, se grise, zappe, grisé par ce pouvoir illusoire de choisir dont il s'imagine investi par la grâce de sa télécommande. Pour mieux tomber un peu plus loin, victime consentante, dans les rets d'avides manipulateurs un peu plus malins. Communiant avec enthousiasme à la grand-messe collective du JT de 20 heures, le télé-addict pose lui-même la tête sur le billot cathodique. Sous le bombardement neutronique continu des canons à particules sur son écran, les ondes de son cerveau entrent en phase téta, neutralisent ses filtres critiques et le font consommer sans distinction éveil et manipulations, vérités et mensonges, vacances de rêve et presse-purée électromagnétique, conscience et abrutissement en une soupe épaisse et indigeste qu'il lape à grandes gorgées gourmandes.

STOP! VITE!

Fissshhhhhhhhh. L'écran s'illumine d'un big-bang chuinté puis s'éteint.

La comparaison entre ces deux écrans bleus scintillants qu'il vient de consulter à tour de rôle le fascine. Écran d'ordinateur sur lequel il se promenait il y a encore un instant sur Internet et téléviseur qu'il vient de consommer jusqu'à satiété. A la fois si semblables et si différents. L'un, interactif, exigeant mais rigoureux lui permet de chercher à son rythme l'information dans la grande bibliothèque du monde en stimulant sa curiosité et son sens critique. L'autre dégorge de façon saccadée des flots d'informations congelées, prédigérées et effleure l'écume du réel avec l'indéniable pouvoir de séduction que confère l'image en mouvement.

Il se surprend à se demander lequel des deux outils serait absorbé par l'autre, à la suite de l'imminente fusion technologique qu'annoncent les hommes de marketing en se pourléchant à l'avance des perspectives financières qu'offrira le renouvellement de ce parc de matériel. Il craint à la vérité que la logique anesthésiante de l'étrange lucarne ne l'emporte dans un combat qui lui semble perdu d'avance. Les services Internet ayant déjà préfiguré la chronique d'une mort annoncée en bâillonnant cet exceptionnel outil de liberté ouvert sur le monde, pour enfermer l'internaute dans le choix préfabriqué et restrictif d'une galerie marchande de quartier.
Il ne peut s'empêcher d'y percevoir le sadisme d'enfants ayant offert la liberté à de somptueux papillons de nuit, ténébreux et nobles, avant d'allumer des projecteurs sur la traîtresse incandescence desquels viennent rôtir les chevaliers nocturnes, transformés en dérisoires phalènes affolées et fébriles.








Calme, silence, entrecoupé de temps à autre à travers les persiennes du chant du vent dans les platanes.
Il saisit délicatement sur l'étagère une lampe à huile ronde et plate, la remplit lentement de pétrole coloré d'un jaune ambré, y introduit une courte mèche de cristal. Il en approche son zipo de cuivre, actionne la molette d'un claquement sec et la petite flamme bondit joyeusement, chantante, gazouillante, avec cette malice mordorée qui a toujours empli le coeur de l'homme de nostalgie depuis la nuit des temps. Il éteint la lumière.
" Quelle plus syntonie avec le silence qu'une flamme ? " se demande-t-il.


"Prométhée des temps modernes qui a inventé la fée électricité, en croyant s'affranchir du rythme des journées solaires qui l'aliénaient, l'homme n'a-t-il d'ailleurs pas signé lui-même sa longue descente aux enfers en abandonnant les cycles circadiens qui le régulaient et en y trouvant prétexte à travailler et se divertir nuit et jour ? Et le progrès technologique censé le libérer ne l'asservirait-il pas ainsi davantage?"

Sur ces sourdes interrogations, il s'assoupit tandis que les éclats dansants de la flamme caressent tendrement d'ombres mouvantes les reliefs de son visage buriné, le teintant de cuivre et d'or en fusion.

Aucun commentaire: